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Les livres prĂ©fĂ©rĂ©s du « Monde des livres » en 2019 PubliĂ© hier Ă 01h03, mis Ă jour hier Ă 15h03 Lecture 30 min. Les journaliste de l’équipe du « Monde des livres » ont chacun choisi cinq livres parmi leurs prĂ©fĂ©rĂ©s. On y retrouve Houellebecq, Chiche, O’Brien, Winslow ou TchoukovskaĂŻa. La fin de l’annĂ©e qui approche, ce sont les fĂŞtes, mais aussi l’heure du bilan. Chaque journaliste de l’équipe du « Monde des livres » propose une sĂ©lection de cinq livres parmi ses prĂ©fĂ©rĂ©s parus en 2019. Le choix de Jean Birnbaum SĂ©rotonine, de Michel Houellebecq Querelle, de Kevin Lambert Contre le fascisme, de Camillo Berneri Mes morts, de Thomas Stern Les Intellectuels français et la guerre d’Espagne, de Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier Le choix de Florent Georgesco Comment gouverner un peuple-roi ?, de Pierre-Henri Tavoillot SolĂ©noĂŻde, de Mircea Cartarescu Eclats, de Christophe Cognet Pascoa et ses deux maris, de Charlotte de Castelnau-L’Estoile Je suis nĂ© quelque part, de Daniel Schreiber Le choix de RaphaĂ«lle Leyris Les EntĂ©nĂ©brĂ©s de Sarah Chiche La Mer Ă l’envers, de Marie Darrieussecq La Plus PrĂ©cieuse des Marchandises, de Jean-Claude Grumberg Floride, de Lauren Groff Eden, de Monica Sabolo Le choix de Florence Noiville Girl, d’Edna O’Brien MĂ©canique de la chute, de Seth Greenland Les DĂ©fenses, de Gabi Martinez Le Monde sur le vif, de Martha Gellhorn Pourquoi Ă©crire ?, de Philip Roth Le choix de Macha SĂ©ry La Frontière, de Don Winslow Ordinary People, de Diana Evans La Fracture, de Nina Allan Il Ă©tait une fois dans l’Est, d’Arpad Soltesz La Meute, de Thomas Bronnec Le choix de Nicolas Weill Entretiens avec Anna Akhmatova, de Lydia TchoukovskaĂŻa Journal. Les annĂ©es hongroises. 1943-1948, de Sandor Marai David King s’occupe de tout, de Joshua Cohen Olga, de Bernhard Schlink Etre soi-mĂŞme. Une autre histoire de la philosophie, de Claude Romano Lire aussi: Les 100 romans qui ont le plus enthousiasmĂ© « Le Monde » depuis 1944 Le choix de Jean Birnbaum 1. « SĂ©rotonine », de Michel Houellebecq Houellebecq raconte le chemiÂnement d’un homme, ingĂ©nieur agronome, vers la dĂ©chĂ©ance. Donnant congĂ© Ă l’idĂ©ologie, ce Âroman manifeste son plein retour Ă une littĂ©rature dont il cĂ©lèbre les Âpouvoirs d’émancipation. Les familiers de l’écrivain y retrouveront sa sombre vision du monde, mais aussi une oscillation entre les accents du dĂ©sespoir nu et les intonations d’une tendresse solide. Oscillation qui donne Ă SĂ©rotonine une coloration inĂ©dite, presque joyeuse Ă la fin. Au milieu de l’universel avilissement, en effet, le roman laisse ouverte la possibilitĂ© d’un amour authentique, Ă©lan auquel Houellebecq rend justice en des scènes d’une poignante simplicitĂ©. Nul happy end, ici, simplement l’idĂ©e que le malheur ne va pas sans consolation, et que l’hypocrisie gĂ©nĂ©rale rend possible l’avènement d’une franchise. D’une page Ă l’autre, on passe du rire aux larmes, Ă©mu par l’ardente sincĂ©ritĂ© d’un auteur qui comprend et aime ses lecteurs. « SĂ©rotonine », de Michel Houellebecq, Flammarion, 352 p., 22 €. 2. « Querelle », de Kevin Lambert Cela aura Ă©tĂ© la manif la plus sauvage de la rentrĂ©e 2019. Aucun service d’ordre n’était prĂ©vu, personne n’avait averti la police des lettres, Ă tout moment ça pouvait tourner Ă l’émeute, Ă l’orgie. L’initiative en est revenue Ă un jeune QuĂ©bĂ©cois nommĂ© Kevin Lambert. Comme beaucoup d’activistes aujourd’hui, on peine Ă savoir d’oĂą il surgit, comment il a forgĂ© sa mĂ©moire des luttes, mais on doit constater que ce garçon de 27 ans a dĂ©jĂ imposĂ© sa voix pour accomplir un geste rare : planter la question sexuelle au flanc du mouvement social. Le personnage principal du roman s’appelle Querelle, c’est un garçon qui aime les garçons, dernier embauchĂ© d’une scierie situĂ©e dans la rĂ©gion du lac Saint-Jean, dont les salariĂ©s font grève afin de sauver l’usine. A le suivre, on comprend vite que la lutte des classes est un Ă©bat douteux. MaĂ®trisant l’art du croquis et de la saynète, Kevin Lambert propose une mĂ©ditation poĂ©tique sur la trahison, celle qui commence et qui finit par les corps. Avec hardiesse, il arpente les sombres territoires oĂą l’appĂ©tit de libertĂ© cĂ´toie la soif du sang versĂ©. « Querelle », de Kevin Lambert, Le Nouvel Attila, 240 p., 19 € 3. « Contre le fascisme », de Camillo Berneri Le 5 mai 1937, Ă Barcelone, des miliciens du Parti communiste espagnol, accompagnĂ©s de policiers armĂ©s, arrĂŞtent l’anarchiste italien Camillo Berneri. Quelques heures plus tard, cet homme de 40 ans est retrouvĂ© mort. ÂCelui qui disparaĂ®t ce jour-lĂ n’est pas Âseulement un combattant antifranquiste. C’est aussi un militant Ă l’esprit vif et Ă l’immense sensibilitĂ©, comme en ÂtĂ©moigne ce puissant recueil. Tout en prenant en compte les analyses politiques et sociales du fascisme, Berneri l’ancre dans une pathologie de l’âme. Avec une acuitĂ© qui Ă©claire encore certaines pulsions de notre Ă©poque, il fait du fascisme la compensation psychique d’un avilissement collectif. Il oblige ses camarades, et plus gĂ©nĂ©ralement tous ceux qui se rĂ©clament de l’émancipation, Ă ne pas se croire quittes devant l’abjection qui vient. Evoquant leurs propres effets de manche Ă l’occasion de tel ou tel meeting, Camillo Berneri Ă©crit : « A force de semer des idioties Ă pleines mains, de provoquer des diarrhĂ©es d’enthousiasme sans pensĂ©e, de lancer des mots d’esprit de charlatan au lieu d’idĂ©es nettes et prĂ©cises, nous voilĂ arrivĂ©s au fascisme. » « Contre le fascisme. Textes choisis (1923-1937) », de Camillo Berneri, traduit de l’italien et Ă©ditĂ© par Miguel Chueca, Agone, « MĂ©moires sociales », 376 p., 22 €. 4. « Mes morts », de Thomas Stern On n’en peut plus de ces obsèques qui n’en sont pas, oĂą les humains se voient enterrĂ©s comme des chiens, simplement parce que nul ne sait quoi dire. Passer Ă cĂ´tĂ© de la mort, c’est se gâcher la vie. Thomas Stern s’y refuse. A 72 ans, il s’est mis en devoir de rendre hommage Ă tous les morts, rĂ©els ou fictifs, qui lui ont permis de « retenir quelque chose de [sa] vie ». D’oĂą ce bouleversant petit volume. 130 pages de gratitude, de tendresse, d’humour aussi, vingt-trois brefs chapitres qui opèrent un Âeffet de porte battante : dès les premières lignes, chaque oraison vous ouvre un monde entier, qui se Âreferme dĂ©jĂ cinq pages plus loin. Ce monde, c’est celui de Varoslaw, SDF qu’une poignĂ©e de camarades enterrent en chantant Le PĂ©nitencier le jour mĂŞme oĂą un million de Français escortent le cercueil de Johnny… Celui d’une vache rousse agonisant sur les bords du Gange. Celui de Louis Stern, l’homme que Thomas connut comme son père avant d’apprendre que, biologiquement, il ne l’était pas. Glissant ainsi de monde en monde, Stern nous apprend Ă envisager le deuil non pas comme un malheur qui ruine l’existence, mais comme l’injonction d’un salut qui donne son prix Ă la vie. « Mes morts », de Thomas Stern, L’éclat, 128 p., 9 €. 5. « Les Intellectuels français et la guerre d’Espagne », de Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier Entre 1936 et 1939, tandis que les combats font rage en Espagne, les intellectuels français se dĂ©chirent. Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier propose une riche synthèse sur cette secousse matricielle, dont on n’a pas fini de mesurer les rĂ©pliques jusqu’à aujourd’hui. Livre aussi Ă©pais que palpitant, plongĂ©e haletante dans la « guerre par procuration » qui transforma le champ intellectuel et artistique français en champ de bataille – manifestes contre manifestes, meetings contre meetings, propagande contre propagande. Pour les deux camps en prĂ©sence, ce qui se joue en Espagne, ce n’est pas une guerre rĂ©gionale, mais bel et bien l’avenir de l’entière humanitĂ©. Les uns et les autres sont certains qu’une course de vitesse est engagĂ©e : entre la civilisation chrĂ©tienne et l’anarchie soviĂ©tique, pour la droite ; entre le socialisme et la barbarie, pour la gauche. Dans ce contexte, toute nuance vaut faiblesse. « VoilĂ le bien. VoilĂ le mal. Il faut prendre parti », tranche Charles Maurras, chef de file de l’Action française, bientĂ´t rebaptisĂ©e « l’Action franquiste » par ses ennemis. « Les Intellectuels français et la guerre d’Espagne. Une guerre civile par procuration (1936-1939) », de Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier, Le FĂ©lin, « Histoire et sociĂ©tĂ©s », 704 p., 29 €. Lire aussi: Lecteurs du « Monde », votez pour vos 100 romans prĂ©fĂ©rĂ©s Le choix de Florent Georgesco 1. « Comment gouverner un peuple-roi ? », de Pierre-Henri Tavoillot Comment gouverner un peuple-roi ?, fouille systĂ©matique parmi les soubassements et les règles de la dĂ©mocratie, permet au philosophe Pierre-Henri Tavoillot de dĂ©ployer un art souverain du contre, bienvenu en ces temps de crises dĂ©mocratiques multiples. Nous ne savons plus pourquoi nous sommes dĂ©mocrates ? Magnifique occasion de pousser le doute Ă ses extrĂ©mitĂ©s, pour le dissiper ou non, peu importe. Au moins, on sera plus lucide. L’incertitude est, en dĂ©mocratie, indĂ©passable, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce dont voudraient sortir ses opposants. Impuissante pour les « illibĂ©raux », oligarchique pour les « dĂ©mocrates radicaux », privĂ©e de transcendance pour les « thĂ©ocrates », la dĂ©mocratie libĂ©rale est « l’extension du domaine de l’adulte », « la civilisation des grandes personnes » : elle se fonde sur une conscience de ses faiblesses qui ouvre un chantier indĂ©fini de dĂ©libĂ©ration populaire et de transformation du rĂ©el, loin de la chimère naĂŻve d’une solution globale Ă tous nos maux, laquelle ne pourrait se rĂ©aliser qu’au prix de la libertĂ© – cette perturbatrice des systèmes clos. « Comment gouverner un peuple-roi ? TraitĂ© nouveau d’art politique », de Pierre-Henri Tavoillot, Odile Jacob, 358 p., 22,90 €. 2. « SolĂ©noĂŻde », de Mircea Cartarescu Il suffit de se laisser entraĂ®ner jusqu’à Colentina, le quartier le plus lointain de Bucarest. LĂ , prend fin « non pas la ville mais la rĂ©alitĂ© ». Le combat va commencer. Sur le ring, un narrateur sans nom, demi-Cartarescu, Cartarescu qui n’aurait pas Ă©crit. Un homme seul, face Ă la destinĂ©e absurde d’un mortel qui ne serait plus que cela : quelqu’un qui, un jour, doit mourir, et cherche fĂ©brilement l’issue, alors que les murs du labyrinthe se rapprochent. Pour raconter cette lutte perdue d’avance, le livre rĂ©unit la plus formidable accumulation de mondes qu’un roman puisse contenir. Ce n’est pas un roman-fleuve. C’est un roman-crue, un torrent qui sort de son lit. La voix de Mircea Cartarescu, sans limite dans la capacitĂ© Ă dire la trivialitĂ© hantĂ©e de la vie humaine, dĂ©truit et ressuscite tout dans le mĂŞme souffle. Le combat est vain, bien sĂ»r. Mais SolĂ©noĂŻde, ce grand roman des revanches irrĂ©elles, l’entraĂ®ne dans un ailleurs inconcevable, oĂą un dieu, peut-ĂŞtre, nous observe et prend ÂpitiĂ© de nous. « SolĂ©noĂŻde » (Solenoid), de Mircea Cartarescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, Noir sur blanc, 792 p., 27 €. 3. « Eclats », de Christophe Cognet Minutieux, tenace, virtuose dans l’usage des donnĂ©es historiques, Christophe Cognet passe au crible quelque 80 clichĂ©s – la totalitĂ© du corpus actuellement connu de photographies des camps nazis prises clandestinement par des dĂ©portĂ©s : la manière dont elles ont Ă©tĂ© faites, l’identitĂ© et l’histoire de leurs auteurs, leur composition, leur Ă©clairage, la totalitĂ© des Ă©lĂ©ments qui y sont prĂ©sents, Ă©lucidĂ©s autant qu’il est possible. L’ensemble s’échelonne du printemps 1943 Ă l’automne 1944. Cognet ne prĂ©tend pas aller plus loin que ceux qui ont dĂ©jĂ commentĂ© certaines d’entre elles (d’autres sont inĂ©dites). Il va plus près, dans une forme de silence interprĂ©tatif. Que nous enseignent, sur le plus grand crime de l’histoire, 80 photographies ? Peu de chose. La gigantesque accumulation de connaissances historiques y pourvoit amplement, que ce travail admirable oriente vers les images, au lieu de chercher dĂ©sespĂ©rĂ©ment en elles un savoir nouveau. Mais il nous reste Ă voir, Ă voir vraiment, le reflet de ces vies, quand quelque chose en a Ă©tĂ© sauvĂ©. Il reste toujours, au bout du compte, Ă regarder en face. « Eclats. Prises de vue clandestines des camps nazis », de Christophe Cognet, avant-propos d’Annette Wieviorka, Seuil, 424 p., 25 €. 4. « Pascoa et ses deux maris », de Charlotte de Castelnau-L’Estoile Brillante dĂ©monstration des vertus de la micro-histoire, Pascoa et ses deux maris est nĂ© d’une dĂ©couverte inopinĂ©e : celle du dossier rĂ©uni par l’Inquisition Ă l’encontre d’une esclave angolaise, Pascoa Vieira, condamnĂ©e en 1700 pour bigamie – mariĂ©e dans son pays natal, elle avait Ă©pousĂ© un autre homme au BrĂ©sil – après sept ans d’une enquĂŞte dont la reconstitution permet Ă Charlotte de Castelnau-L’Estoile de peindre un vaste tableau de la sociĂ©tĂ© esclavagiste. Mais surtout d’esquisser le magnifique portrait d’une femme dont la vivacitĂ©, le caractère, l’intelligence aiguĂ« font mouche Ă chaque Ă©tape. Pascoa se rapproche de nous, avant de s’éloigner Ă jamais, une fois la condamnation prononcĂ©e. On ne connaĂ®t ni la date ni le lieu de sa mort, note l’historienne au terme de ces pages arrachĂ©es aux « interstices de la documentation ». Des interstices oĂą il est possible de « restituer aux esclaves l’humanitĂ© qui leur Ă©tait dĂ©niĂ©e » en retrouvant les traces de leur vie singulière, et d’une paradoxale libertĂ©. « Pascoa et ses deux maris. Une esclave entre Angola, BrĂ©sil et Portugal au XVIIe siècle », de Charlotte de Castelnau-L’Estoile, PUF, 304 p., 19 €. 5. « Je suis nĂ© quelque part », de Daniel Schreiber La mondialisation, dit-on, a ses vainqueurs. En voilĂ un, semble-t-il. Daniel Schreiber, nĂ© en 1977 en RDA, et qui s’est partagĂ© depuis entre New York, Londres et Berlin, incarne Ă la perfection les virevoltes de ce temps. Sauf que ce n’est pas si simple, ou que, plutĂ´t, ça l’est d’une manière inattendue, comme le dĂ©montre avec force Je suis nĂ© quelque part, mĂ©lange de rĂ©cit autobiographique et d’essai thĂ©orique sur le foyer, l’appartenance – les intĂ©rieurs et l’intĂ©rioritĂ©. Il est vrai que Daniel Schreiber s’est longtemps grisĂ© de mouvement, en quĂŞte de sa « vraie vie », toujours remise Ă plus tard. Mais, après une rupture, il s’est installĂ© Ă Berlin, et a redĂ©couvert, autrement, l’immensitĂ©, les possibles partout espĂ©rĂ©s, qu’il ne s’agissait que de trouver en soi. Il n’y a pas de « vraie vie ». Telle est la leçon de cette enquĂŞte sur lui-mĂŞme, qui est aussi une enquĂŞte sur nous tous, sur les promesses inattendues du XXIe siècle : il n’y a que ce que vous dĂ©couvrez ĂŞtre, quand, après un long voyage, vous rentrez enfin chez vous. « Je suis nĂ© quelque part » (Zuhause), de Daniel Schreiber, traduit de l’allemand par Alexandre Pateau, Autrement, 208 p., 19,90 €. Le choix de RaphaĂ«lle Leyris 1. « Les EntĂ©nĂ©brĂ©s », de Sarah Chiche HantĂ© par la certitude de la dĂ©vastation Ă venir du monde, l’impressionnant troisième roman de Sarah Chiche nous parle de vies dĂ©vastĂ©es – par l’histoire, par la rĂ©pĂ©tition de souffrances, par la difficultĂ© de mettre au jour ces mĂ©canismes de transmission toxique pour les anĂ©antir. Il y a, comme point de dĂ©part, l’histoire d’amour adultère entre la narratrice, une Sarah semblable Ă l’auteure, et un homme, rencontrĂ© Ă Vienne. Tandis qu’elle mène cette double vie, elle tente de dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ© sur l’histoire de sa mère, reconstituant « le monstrueux puzzle » des souffrances qui lui furent infligĂ©es, et racontant la violence que cette mère exerça sur elle. Les phrases sombres et belles de Sarah Chiche restituent cet enchevĂŞtrement de causes, de consĂ©quences, de responsabilitĂ©s et de douleurs sans le mimer. L’écrivaine parvient Ă©galement Ă traiter la Sarah de son texte avec une absence de complaisance telle que cette histoire cesse d’être la sienne, pour devenir un bloc de littĂ©rature et de vĂ©ritĂ©. Un bloc très noir qui, pourtant, a la grâce de mĂ©nager des interstices Ă la lumière. « Les EntĂ©nĂ©brĂ©s », de Sarah Chiche, Seuil, 368 p., 21 €. 2. « La Mer Ă l’envers », de Marie Darrieussecq Psychologue quadragĂ©naire, Rose hĂ©site entre quitter son mari et s’installer avec lui dans son village natal, entre profiter de la douceur de l’air en plein hiver et se laisser gagner par l’« angoisse climatique ». Avec Younès, un garçon nigĂ©rien rencontrĂ© lorsque, avec d’autres naufragĂ©s, il a Ă©tĂ© sauvĂ© par le paquebot sur lequel Rose et ses enfants faisaient une croisière, elle hĂ©site entre passivitĂ© et engagement. Elle hĂ©site ou plutĂ´t elle oscille, et ce mouvement nourrit le roman littĂ©rairement et fait son intĂ©rĂŞt politique – ni dans le surplomb ni dans la rĂ©signation. L’auteure parvient Ă injecter beaucoup d’humour et d’apparente simplicitĂ© Ă la gravitĂ© des thèmes abordĂ©s (« les migrants », l’avenir de la planète ou l’état de la France), grâce Ă des phrases courtes pourtant capables de charrier beaucoup de choses. La Mer Ă l’envers est un texte qui se demande très intelligemment comment habiter le monde. Et qui oscille entre l’excellent livre et le grand roman. « La Mer Ă l’envers », de Marie Darrieussecq, P.O.L., 250 p., 18,50 €. 3. « La Plus PrĂ©cieuse des Marchandises », de Jean-Claude Grumberg Terrible conte d’amour et de cendres, La Plus PrĂ©cieuse des Marchandises a pour « hĂ©ros » un homme qui, dans un train de marchandises acheminĂ© depuis Drancy, dĂ©cide en un instant de faire passer par la fenĂŞtre l’un de ses jumeaux nĂ©s quelques mois plus tĂ´t – avec l’espoir que ce sacrifice permette au reste de la famille de survivre, et que le bĂ©bĂ© soit recueilli par une femme aperçue le long de la voie. Cette dernière va chĂ©rir et Ă©lever l’enfant. Le livre se construit sur cette alternance. D’une part, les passages (les plus longs) consacrĂ©s Ă cette « pauvre bĂ»cheronne », narrĂ©s sur le mode appuyĂ© du conte. D’autre part, ceux, très courts, saisissants, centrĂ©s sur « l’ex-père des jumeaux », dont la femme et le fils restant, dès l’arrivĂ©e au « terminus », « s’affranchirent de toute pesanteur en gagnant les limbes du paradis promis aux innocents ». Jean-Claude Grumberg recourt au conte pour lutter contre l’oubli – le conte, cette forme qui s’exhibe comme fiction, mais qui s’est aussi imposĂ©e Ă travers les siècles comme la plus apte Ă se transmettre de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. « La Plus PrĂ©cieuse des Marchandises. Un conte », de Jean-Claude Grumberg, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 128 p., 12 € 4. « Floride », de Lauren Groff C’est peu de dire que Lauren Groff Ă©prouve des sentiments contrastĂ©s Ă l’égard de la Floride, cet Etat oĂą elle habite. Les splendides nouvelles de ce recueil montrent un lieu oĂą la Âchaleur « vous rong[e] l’âme » quand des cyclones ne s’abattent pas sur vous. Les Âmarais, mais aussi les Âjardins les plus communs, grouillent de reptiles en tout genre. Il y a pourtant de l’émerveillement dans la description de cette nature luxuriante. Et tant d’effroi dans la mise en Ă©vidence des Âeffets du rĂ©chauffement climatique global sur elle. La peur et la colère sont les deux Ă©motions principales qui irriguent Floride, auquel l’écriture prĂ©cise et sombrement poĂ©tique de Lauren Groff autorise pourtant ce tour de force : chaque nouvelle affiche un calme Ă©tonnant, qui renforce d’autant mieux l’effet produit par la tonalitĂ© apocalyptique du livre. Montrant ce que l’on ressent aujourd’hui Ă habiter le monde, Floride offre au lecteur l’asile de sa beautĂ© douloureuse, de sa luciditĂ© et de sa puissance fictionnelle. « Floride » (Florida), de Lauren Groff, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau, L’Olivier, 302 p., 22,50 €. 5. « Eden », de Monica Sabolo « On pouvait croire que ces milliers de kilomètres de forĂŞts et de lacs, de vert et de bleu, constituaient une rĂ©plique du paradis. » Oui mais, dans cet « Ă©den », on entend « le vrombissement des tronçonneuses, monotone et entĂŞtant » – la forĂŞt est transformĂ©e « en bois d’œuvre, en papier ». Surtout, il y a des jeunes filles qui disparaissent, d’autres qui se suicident. Le plus souvent, elles viennent de la rĂ©serve oĂą vivent les autochtones – lesquels ont du mal Ă s’imaginer un avenir. C’est l’une d’eux, Nita, qui raconte, retraçant les Ă©vĂ©nements qui ont menĂ© Ă ce matin oĂą une Blanche de sa classe, Lucy, a Ă©tĂ© dĂ©couverte, le corps griffĂ©, vivante et Ă©trangement rayonnante. Sans doute pourrait-on prĂ©senter cet Eden superbement mystĂ©rieux comme un roman « Ă©co-fĂ©ministe », Ă©voquant de nombreuses formes de domination. Cela serait vrai, mais ne dirait pas grand-chose de son charme puissant, de la force des images que fait surgir Monica Sabolo, ni de la poĂ©sie avec laquelle elle accompagne l’affranchissement d’une poignĂ©e de jeunes femmes. « Eden », de Monica Sabolo, Gallimard, 288 p., 19,50 €. Apprenez, comprenez, mĂ©morisez — Offrez-vous dix minutes par jour de plaisir cĂ©rĂ©bral et approfondissez vos connaissances. Testez gratuitement Le choix de Florence Noiville 1. « Girl », d’Edna O’Brien Girl est l’histoire des lycĂ©ennes nigĂ©rianes enlevĂ©es en 2014 par Boko Haram. Pour reconstituer « le drame secret des jeunes captives », la grande romancière irlandaise Edna O’Brien, 88 ans, n’a pas hĂ©sitĂ© Ă s’envoler pour Lagos pour mettre ses pas dans ceux des rescapĂ©es. Dans ses remerciements, elle explique : « Mon unique mĂ©thode Ă©tait de faire entendre leur imagination et leur voix par le truchement d’une seule fille, particulièrement visionnaire. » Cette fille, c’est Maryam. « J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue… » ArrachĂ©e Ă l’école, parquĂ©e dans un enclos, endoctrinĂ©e la nuit, terrorisĂ©e le jour et mariĂ©e de force Ă un djihadiste, Maryam finira par s’échapper après une effroyable cavale avec le bĂ©bĂ© qu’elle a entre-temps mis au monde. Impossible de lâcher ce rĂ©cit hallucinĂ© d’une survivante. Nulle morale, nul apitoiement sous la plume somptueuse d’Edna O’Brien. Juste l’enchaĂ®nement brut des faits qui donne Ă ce rĂ©cit furieux, tendu comme un jet de pierre, la puissance et l’universalitĂ© du mythe. « Girl », d’Edna O’Brien, traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser, 256 p., 21 €. 2. « MĂ©canique de la chute », de Seth Greenland Grandeur et misère de Jay Gladstone : le livre pourrait s’appeler ainsi. Qui est Gladstone ? L’hĂ©ritier d’une immense fortune. Un prototype de mâle alpha, svelte et sĂ©duisant, rĂ©gnant sur un colossal empire immobilier. AttachĂ© aux valeurs de son pays, Jay vante les mĂ©rites d’un « capitalisme bienveillant ». Mais la bonne fortune connaĂ®t parfois des ratĂ©s. A la faveur d’un « accident », cet Ă©difice impeccable vacille, et c’est toute une spirale de la dĂ©gringolade que Seth Greenland met en place. MĂ©canique de la chute est l’anti-roman amĂ©ricain par excellence. Greenland ne juge pas ses personnages, il en sourit. Il porte sur eux un regard tendre bien qu’incrĂ©dule. Et comme il ne grossit jamais le trait, ne simplifie rien, sa puissante machinerie romanesque nous aspire irrĂ©sistiblement. De cette mise Ă mort moderne, Ă la fois brutale et sophistiquĂ©e, il fait de nous des complices effarĂ©s et gourmands. « MĂ©canique de la chute » (The Hazards of Good Fortune), de Seth Greenland, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Liana Levi, 672 p., 24 €. 3. « Les DĂ©fenses », de Gabi Martinez Tout commence dans l’établissement psychiatrique oĂą Milo se rĂ©veille un jour. Sur son corps, il y a des marques de contention montrant qu’il a Ă©tĂ© entravĂ©. Dans sa chambre, une camĂ©ra de surveillance pour patients dangereux. Il a beau chercher, il n’a aucun souvenir de la raison pour laquelle il est lĂ . Quelque temps plus tĂ´t, il Ă©tait « le docteur Escobedo », chef de clinique en neurologie dans un hĂ´pital rĂ©putĂ© de Barcelone. Le voici dĂ©sormais dans des odeurs de « bouillon de poulet et de corps vieux », considĂ©rĂ© comme un psychotique violent, abruti par les mĂ©dicaments et abreuvĂ© des seules consignes : « Respire et mange. » A mi-chemin entre Vol au-dessus d’un nid de coucou, de Ken Kesey (Stock, 1963) et Ma vie en Âsuspens, de Susannah Cahalan (DenoĂ«l, 2016), l’Espagnol Gabi Martinez tient la chronique minutieuse de cette dĂ©bâcle intime. Milo est-il vraiment victime d’une erreur mĂ©dicale ? Le plus remarquable est l’habiletĂ© avec laquelle Martinez instille le doute et en joue. Ni documentaire ni polar mĂ©dical, Les DĂ©fenses est un objet littĂ©raire qui sans cesse se distord et finit par donner au lecteur l’impression que le texte lui-mĂŞme devient fou. « Les DĂ©fenses » (Las defensas), de Gabi Martinez, traduit de l’espagnol par AndrĂ© Gabastou, Christian Bourgois, 668 p., 25 €. 4. « Le Monde sur le vif », de Martha Gellhorn Epouse de Bertrand de Jouvenel puis d’Ernest Hemingway, l’écrivaine et reporter amĂ©ricaine Martha Gellhorn (1908-1998) fut surtout l’une des meilleures plumes journalistiques de son temps. RĂ©digĂ©s entre les annĂ©es 1930 et les annĂ©es 1980, ces textes sont ce que Gellhorn appelle ses « reportages en temps de paix », par opposition Ă ceux, bouleversants, repris dans La Guerre de face (Belles Lettres, 2015). Du deep South amĂ©ricain Ă Cuba, de la Pologne au Salvador, des CaraĂŻbes Ă Gaza, toute l’histoire mondiale s’y incarne Ă hauteur de femmes, d’hommes et d’enfants. On y voit Ă l’œuvre la « mĂ©thode Gellhorn » : toujours prĂ©fĂ©rer les faits au commentaire, laisser les situations, les gestes parler d’eux-mĂŞmes. Cela donne des reportages fourmillant de dĂ©tails et de vitalitĂ© au cours desquels on a presque l’impression de tenir le stylo avec elle. Un rĂ©gal de hardiesse, de style, d’intelligence. « Le Monde sur le vif » (The View From the Ground), de Martha Gellhorn, prĂ©face de Marc Kravetz, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par David Fauquembert, Le Sonneur, 800 p., 27,50 €. 5. « Pourquoi Ă©crire ? », de Philip Roth Philip Roth (1933-2018) a regroupĂ© ici deux recueils anciens, Du cĂ´tĂ© de Portnoy et Parlons travail (Gallimard, 1978 et 2004), auxquels il a ajoutĂ© 150 pages, inĂ©dites en français, sous le titre « Explications ». Le tout forme un tout captivant oĂą sont compilĂ©s discours, articles de journaux, essais sur le mĂ©tier d’écrivain ou commentaires de ses propres romans. L’auteur Ă©voque son enfance Ă Newark (New Jersey), la mort de Roosevelt ou encore ses premiers Ă©crits, sous le nom d’Eric Duncan. De ces Ă©crits hĂ©tĂ©rogènes Ă©merge sa conception de la littĂ©rature consistant à « dresser un portrait de l’humanitĂ© avec tous ses particularismes ». Sans rien nĂ©gliger de « l’hypnotique matĂ©rialitĂ© du monde ». Cette « physicalitĂ© », Roth y revient souvent dans les conversations qu’il mène avec ses grands contemporains dans les annĂ©es 1980-1990 : Saul Bellow, son maĂ®tre absolu, Bernard Malamud, Isaac Bashevis Singer, Aharon Appelfeld… C’est elle qui, selon lui, fait l’authenticitĂ© du grand romancier. Celui qui se tient devant le monde tel « un Ă©cureuil observant un objet inconnu depuis son muret de pierre ». « Pourquoi Ă©crire ? » (Why Write ?), de Philip Roth, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun, Michel et Philippe Jaworski et JosĂ©e Kamoun, Folio, 638 p., 10,80 €. Le choix de Macha SĂ©ry 1. « La Frontière », de Don Winslow Voici le troisième et dernier tome de la fresque que Don Winslow consacre Ă la « guerre contre la drogue », aux consĂ©quences dĂ©sastreuses, que les Etats-Unis mènent depuis cinquante ans. A la tĂŞte de la Federacion, le pouvoir suprĂŞme est vacant, et Ric, Ivan, Ruben et Damien, amis depuis l’enfance, s’apprĂŞtent Ă se disputer, dans le sang, la place de chef des cartels. NommĂ© Ă la tĂŞte de la DEA, Art Keller va, lui, collaborer avec le fils d’Ernie Hidalgo, son ancien coĂ©quipier torturĂ© et tuĂ© par les narcotrafiquants dans La Griffe du chien (Fayard, 2007). A l’insu de son adjoint, il dirigera une enquĂŞte sur les relais de blanchiment des mafieux mexicains aux Etats-Unis. L’écrivain rassemble tous ses personnages principaux lors de grandioses funĂ©railles. La trĂŞve sera de courte durĂ©e et le nombre de leurs victimes, Ă©levĂ©. Parmi elles, les 43 Ă©tudiants disparus le 26 septembre 2014, dans la ville d’Iguala, au Mexique, un carnage terrifiant. Avec son chef-d’œuvre, l’écrivain amĂ©ricain ne laisse pas le dernier mot aux criminels. « La Frontière » (The Border), de Don Winslow, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, HarperCollins, « Noir », 846 p., 23,90 €. 2. « Ordinary People », de Diana Evans Lassitude, dĂ©sirs contradictoires (« Elle ne voulait pas ĂŞtre deux. Et cependant elle voulait Michael, ou la part de Michael qui lui ressemblait »), rĂ©signation ou non au conformisme, quĂŞte d’identité… Les deux couples d’Ordinary People issus de la classe moyenne londonienne, se situent Ă ce tournant dĂ©cisif, si souvent abordĂ© (et bâclĂ©) en littĂ©rature : la crise existentielle du milieu de vie. Pour ĂŞtre banale, entre frustrations personnelles et aspirations inaccomplies, cette crise n’en est pas moins une rĂ©volution introspective. Avec cette chronique au scalpel de la vie conjugale, Diana Evans poursuit son exploration de Londres via ses points cardinaux. D’abord le nord (26a, Robert Laffont, 2006), puis l’ouest (Shango, Robert Laffont, 2013), Ă prĂ©sent le sud de la capitale. En contrepoint du rĂ©alisme le plus trivial, la romancière instille de lĂ©gères touches de surnaturel qui rappellent la tradition du gothique victorien. Il y a une maison hantĂ©e au n° 13 de Paradise Row, des fantĂ´mes dans les placards, un poltergeist psychotique. Et, au premier plan, ce ÂphĂ©nomène paranormal qui s’appelle… le mariage. « Ordinary People », de Diana Evans, traduit de l’anglais par Karine Guerre, Globe, 384 p., 22 €. 3. « La Fracture », de Nina Allan Au-delĂ des failles intimes que cause un trauma, le premier morceau de bravoure de La Fracture est de parvenir Ă dissiper l’incrĂ©dulitĂ© rationnelle du lecteur, dans un processus parallèle au cheminement psychologique qu’emprunte Selena, lorsqu’elle reçoit un coup de tĂ©lĂ©phone de Julie, sa sĹ“ur aĂ®nĂ©e disparue vingt ans plus tĂ´t. A l’époque, plusieurs hypothèses avaient Ă©tĂ© envisagĂ©es par la police. Aucune ne ressemble de près ou de loin Ă la version que va progressivement livrer la trentenaire Ă sa cadette. Car Julie, dit-elle, a vĂ©cu sur une exoplanète nommĂ©e Tristane, peuplĂ©e non d’aliens mais d’habitants semblables aux Terriens. Tout dĂ©miurge doit possĂ©der les moyens de son ambition. Nina Alla les maĂ®trise Ă la perfection. Elle n’invente pas seulement une cosmogonie au climat contrastĂ©. Elle bâtit une civilisation oĂą l’archaĂŻsme cousine avec le futurisme. Elle la dote d’un folklore, d’une littĂ©rature, d’une histoire Ă©crite, d’un corpus de lĂ©gendes. Eminemment douĂ©e, habile Ă mĂŞler le vrai et le faux, elle authentifie sa crĂ©ation par des documents relatifs Ă Tristane, afin de faire vaciller les certitudes du lecteur. Renversant. « La Fracture » (The Rift), de Nina Allan, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, Tristram, 402 p., 23,90 €. 4. « Il Ă©tait une fois dans l’Est », d’Arpad Soltesz L’histoire s’inspire d’un authentique fait divers. Dans les annĂ©es 1990, en Slovaquie, une auto-stoppeuse de 17 ans est enlevĂ©e, sĂ©questrĂ©e et violĂ©e. Promise au Âbordel par ses tortionnaires, Veronika parvient Ă s’échapper. Elle porte plainte mais ses deux kidnappeurs bĂ©nĂ©ficient d’appuis haut placĂ©s. Deux policiers francs-tireurs s’allient Ă un journaliste intègre pour enquĂŞter sur cette affaire sordide. Justiciers solitaires dans un marigot grouillant de fripouilles de premier plan et de malfrats de troisième ordre, ils devront ruser pour assouvir la soif de vengeance de la victime. Car, en Slovaquie, la « rĂ©volution de velours » (1989) a laissĂ© place Ă un rĂ©gime sans foi ni loi oĂą politiques, forces de l’ordre et magistrats sont corrompus. Contrebande de cigarettes, traite des femmes, dĂ©tournement de subventions europĂ©ennes, organisation de filières d’immigration pour les Roms asservis Ă des rĂ©seaux mafieux… TeintĂ© d’humour sardoÂnique, Il Ă©tait une fois dans l’Est dessine, au fusain, la fresque d’un pays en proie aux pires trafics. « Il Ă©tait une fois dans l’Est » (Maso. Vtedy na vychode), d’Arpad Soltesz, traduit du slovaque par Barbora Faure, Agullo, « Noir », 310 p., 22 €. 5. « La Meute », de Thomas Bronnec Thomas Bronnec poursuit, avec les mĂŞmes protagonistes des InitiĂ©s et d’En pays conquis (Gallimard, 2015 et 2017), sa description corrosive du paysage politico-mĂ©diatique bouleversĂ© par les rĂ©seaux sociaux et la lame de fond ayant suivi l’affaire Harvey Weinstein. Pas plus que les tomes prĂ©cĂ©dents, La Meute n’est un Âroman Ă clĂ©s calquĂ© sur l’actualitĂ©. Il y est d’ailleurs question du Frexit Ă la suite d’un rĂ©fĂ©rendum dĂ©sastreux. Cependant, tout y est fidèlement et autrement recomposĂ©, trahissant le don d’observation et la luciditĂ© du romancier, Ce que Thomas Bronnec met en scène en dĂ©finitive, c’est le choc de deux gĂ©nĂ©rations et de deux cultures dans une confrontation Ă la fois idĂ©ologique et intime, relayĂ©e par les rĂ©seaux sociaux qui rendent obsolètes les rouages Âtraditionnels de la communiÂcation politique. Avec Twitter, tout mute. Tout fait meute. Les rumeurs courent Ă la vitesse du clic. Les comptes du passĂ© se règlent sur Facebook. Ce maelström, Bronnec le dissout avec son sĂ©rum de vĂ©ritĂ©, et quelques gouttes d’acide. « La Meute », de Thomas Bronnec, Les Arènes, « Equinox », 428 p., 20 €. Le choix de Nicolas Weill 1. « Entretiens avec Anna Akhmatova », de Lydia TchoukovskaĂŻa Survivre au pays du mensonge grâce au seul pouvoir de la poĂ©sie. Telle est la belle leçon que nous offre la rencontre entre deux femmes russes, la poĂ©tesse Anna Akhmatova (1889-1966) et l’écrivaine Lydia TchoukovskaĂŻa (1907-1996), qui a fait le rĂ©cit exceptionnel de leurs conversations, de 1938 Ă 1966. Leurs chemins se croisent alors qu’elles partagent un sort commun en temps de terreur stalinienne : la dĂ©tention de leurs proches. Dans ces annĂ©es 1930, oĂą le chaos sanglant frappe l’intelligentsia, une relation asymĂ©trique s’instaure entre une Akhmatova peinte par Modigliani, figure emblĂ©matique de la littĂ©rature de l’« âge d’argent » d’avant 1914, laissĂ©e en libertĂ© par le rĂ©gime soviĂ©tique, mais interdite de publication jusqu’en 1940, et son admiratrice inconditionnelle qui n’a jamais quittĂ© l’URSS. Ces Entretiens… ont paru partiellement en français chez Albin Michel, en 1980. Mais la troisième partie, concernant la pĂ©riode 1963-1966, Ă©tait demeurĂ©e inĂ©dite, ainsi que les Cahiers de Tachkent, ville oĂą les deux femmes se replient pendant la guerre. Un tĂ©moignage exceptionnel. « Entretiens avec Anna Akhmatova » (Zapiski ob Anna Akhmatovoy), de Lydia TchoukovskaĂŻa, traduit du russe par Lucile Nivat, Geneviève Leibrich et Sophie Benech, Ă©ditĂ© par Sophie Benech, Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €. 2. « Journal. Les annĂ©es hongroises. 1943-1948 », de Sandor Marai L’un des plus grands Ă©crivains hongrois, Sandor Marai (1900-1989), finit par ĂŞtre dĂ©goĂ»tĂ© de sa patrie qu’il quitta en 1947 pour l’Europe de l’Ouest, puis pour les Etats-Unis, oĂą il devait se donner la mort. Les premières annĂ©es de son monumental Journal, tenu de 1943 Ă son dĂ©cès (dix-huit tomes en tout), documentent magnifiquement cet Ă©cĹ“urement. Le voilĂ pour la première fois traduit en français, dans une riche sĂ©lection qui couvre les annĂ©es de guerre et la prĂ©paration Ă l’exil. Bien sĂ»r, chez ce romancier, l’histoire passe au tamis de la littĂ©rature. Certains tableaux, comme celui du siège de Budapest, ne le cèdent en rien Ă la peste d’Athènes racontĂ©e par Thucydide ou aux rĂ©cits de Malaparte dans Kaputt (DenoĂ«l, 1946). Sandor Marai, qui se place lui-mĂŞme dans le rang de la bourgeoisie d’antan, ne profitera cependant guère de la victoire russe. Le sol brĂ»lera peu Ă peu sous les pieds de cet homme, rivĂ© Ă sa langue mais dĂ©goĂ»tĂ© de ses compatriotes. Son Journal n’en cristallise pas moins sous nos yeux la formation d’une Âconscience d’hier, mais aussi de demain : un EuropĂ©en. « Journal. Les annĂ©es hongroises. 1943-1948 » (A teljes naplo), de Sandor Marai, traduit du hongrois par Catherine Fay et Andras Kanyadi, Albin Michel, 528 p., 25 €. 3. « David King s’occupe de tout », de Joshua Cohen Comment vivre dans un monde disloquĂ© ? Comment comprendre et se comprendre quand s’effacent les rĂ©fĂ©rences partagĂ©es religieuses, nationales et surtout linguistiques… Quand, mondialisation oblige, chacun est contraint de ravaler, avec sa langue maternelle, son âme propre et de se contenter de balbutier des mots-valises dans le quatrième ou le cinquième idiome appris ? De ce chaos contemporain, cocasse et inquiĂ©tant, l’écrivain new-yorkais Joshua Cohen, s’impose, avec David King s’occupe de tout, comme le satiriste amusĂ© et amusant, mais aussi le moraliste. Yoav, jeune IsraĂ©lien tout juste sorti de l’armĂ©e et embauchĂ© au noir, par son parent amĂ©ricain David, pour renforcer l’équipe de son entreprise de dĂ©mĂ©nagements, King’s Moving, sombre presque dans l’aphasie Ă New York. Le langage non maĂ®trisĂ© est bien au centre de cet univers sans cesse en mouvement dont les dĂ©mĂ©nageurs, qui pillent Ă l’occasion les appartements de propriĂ©taires expulsĂ©s, ruinĂ©s par les subprimes, constituent une efficace mĂ©taphore. « David King s’occupe de tout » (Moving Kings), de Joshua Cohen, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par StĂ©phane Vanderhaeghe, Grasset, « En lettres d’ancre », 336 p., 20,90 €. 4. « Olga », de Bernhard Schlink L’un des secrets de l’allemand Bernhard Schlink vient de son art de raconter des histoires en superposant les points de vue de plusieurs gĂ©nĂ©rations. Olga en fournit une illustration très rĂ©ussie. Ce rĂ©cit de la vie menĂ©e par une institutrice de village en Prusse orientale, nĂ©e Ă la fin du XIXe siècle, que ses origines populaires et son sexe empĂŞcheront d’accĂ©der Ă l’universitĂ©, est d’abord menĂ© par un narrateur « objectif ». Puis il est repris par le fils d’une Âfamille de pasteurs qui, dans l’Allemagne d’après-guerre et dans un Âmilieu qui rappelle Âcelui de l’écrivain, se prend d’affection pour cette vieille sociale-dĂ©mocrate que sa surditĂ© a ÂravalĂ©e au rang de couturière. L’existence menĂ©e par l’hĂ©roĂŻne renvoie moins – ou de façon dĂ©tournĂ©e – au nazisme et Ă son poids sur la conscience allemande, qu’à l’époque d’avant 1914. LĂ seraient les racines du mal, dans une sociĂ©tĂ© enivrĂ©e, depuis Bismarck, par des projets politiques trop grands pour elle. Ainsi l’autre protagoniste, ÂHerbert, l’amant d’Olga, soldat en ÂNamibie et tĂ©moin actif du massacre systĂ©matique des ÂHĂ©rĂ©ros par les troupes allemandes (1904), finira-t-il par ÂpĂ©rir sans gloire dans les glaces de l’Arctique, les charniers de 1914 faisant oublier les rĂŞves comme le ÂrĂŞveur. « Olga », de Bernhard Schlink, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, « Du monde entier », 268 p., 19 €. 5. « Etre soi-mĂŞme », de Claude Romano Les formes pathoÂlogiques prises par l’individualisme contemporain ne doivent pas occulter le fait que la quĂŞte d’authenticitĂ© dans le rapport Ă soi-mĂŞme plonge ses racines dans une très ancienne tradition philosophique, religieuse ou littĂ©raire – ici presque exclusivement occidentale. C’est elle que ce remarquable parcours parvient Ă faire revivre. Cet essai Ă l’écriture agrĂ©able et claire pour le profane se prĂ©sente surtout comme un chantier d’archĂ©ologue, exhumant un fil rouge qui, depuis l’AntiquitĂ©, rĂ©vèlerait dans la philosophie, la littĂ©rature ou la peinture la constance d’une « aspiration Ă une « authenticitĂ© personnelle » », Ă une « vĂ©ritĂ© Ă l’égard de soi-mĂŞme » qu’on aurait tort de prendre pour une lubie moderne hĂ©ritĂ©e du culte rousseauiste de la transparence. Cette archĂ©ologie permet ainsi Ă Claude Romano d’explorer et de lire Ă nouveaux frais des penseurs de la Renaissance pas toujours intĂ©grĂ©s au canon philosophique habituel, comme l’Italien Baldassare Castiglione ou l’ami de celui-ci, le peintre RaphaĂ«l. Dans nos dĂ©mocraties cernĂ©es par le mensonge, cela confère Ă cette somme toute son urgence. « Etre soi-mĂŞme. Une autre histoire de la philosophie », de Claude Romano, Folio, « Essais », inĂ©dit, 768 p., 15,90 €. Lire aussi le best-of 2018 : Les ouvrages que « Le Monde des Livres » vous conseille de lire... ou offrir
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