1Culture
Les livres préférés du « Monde des livres » en 2019
Publié hier à 01h03, mis à jour hier à 15h03
Lecture 30 min.

Les journaliste de l’équipe du « Monde des livres » ont chacun choisi cinq livres parmi leurs préférés. On y retrouve Houellebecq, Chiche, O’Brien, Winslow ou Tchoukovskaïa.
La fin de l’année qui approche, ce sont les fêtes, mais aussi l’heure du bilan. Chaque journaliste de l’équipe du « Monde des livres » propose une sélection de cinq livres parmi ses préférés parus en 2019.

Le choix de Jean Birnbaum
Sérotonine, de Michel Houellebecq
Querelle, de Kevin Lambert
Contre le fascisme, de Camillo Berneri
Mes morts, de Thomas Stern
Les Intellectuels français et la guerre d’Espagne, de Pierre-Frédéric Charpentier
Le choix de Florent Georgesco
Comment gouverner un peuple-roi ?, de Pierre-Henri Tavoillot
Solénoïde, de Mircea Cartarescu
Eclats, de Christophe Cognet
Pascoa et ses deux maris, de Charlotte de Castelnau-L’Estoile
Je suis né quelque part, de Daniel Schreiber
Le choix de Raphaëlle Leyris
Les Enténébrés de Sarah Chiche
La Mer à l’envers, de Marie Darrieussecq
La Plus Précieuse des Marchandises, de Jean-Claude Grumberg
Floride, de Lauren Groff
Eden, de Monica Sabolo
Le choix de Florence Noiville
Girl, d’Edna O’Brien
Mécanique de la chute, de Seth Greenland
Les Défenses, de Gabi Martinez
Le Monde sur le vif, de Martha Gellhorn
Pourquoi écrire ?, de Philip Roth
Le choix de Macha Séry
La Frontière, de Don Winslow
Ordinary People, de Diana Evans
La Fracture, de Nina Allan
Il était une fois dans l’Est, d’Arpad Soltesz
La Meute, de Thomas Bronnec
Le choix de Nicolas Weill
Entretiens avec Anna Akhmatova, de Lydia TchoukovskaĂŻa
Journal. Les années hongroises. 1943-1948, de Sandor Marai
David King s’occupe de tout, de Joshua Cohen
Olga, de Bernhard Schlink
Etre soi-mĂŞme. Une autre histoire de la philosophie, de Claude Romano
Lire aussi: Les 100 romans qui ont le plus enthousiasmé « Le Monde » depuis 1944
Le choix de Jean Birnbaum

1. « Sérotonine », de Michel Houellebecq


Houellebecq raconte le chemi­nement d’un homme, ingénieur agronome, vers la déchéance. Donnant congé à l’idéologie, ce ­roman manifeste son plein retour à une littérature dont il célèbre les ­pouvoirs d’émancipation. Les familiers de l’écrivain y retrouveront sa sombre vision du monde, mais aussi une oscillation entre les accents du désespoir nu et les intonations d’une tendresse solide. Oscillation qui donne à Sérotonine une coloration inédite, presque joyeuse à la fin. Au milieu de l’universel avilissement, en effet, le roman laisse ouverte la possibilité d’un amour authentique, élan auquel Houellebecq rend justice en des scènes d’une poignante simplicité. Nul happy end, ici, simplement l’idée que le malheur ne va pas sans consolation, et que l’hypocrisie générale rend possible l’avènement d’une franchise. D’une page à l’autre, on passe du rire aux larmes, ému par l’ardente sincérité d’un auteur qui comprend et aime ses lecteurs.

« Sérotonine », de Michel Houellebecq, Flammarion, 352 p., 22 €.

2. « Querelle », de Kevin Lambert

Cela aura été la manif la plus sauvage de la rentrée 2019. Aucun service d’ordre n’était prévu, personne n’avait averti la police des lettres, à tout moment ça pouvait tourner à l’émeute, à l’orgie. L’initiative en est revenue à un jeune Québécois nommé Kevin Lambert. Comme beaucoup d’activistes aujourd’hui, on peine à savoir d’où il surgit, comment il a forgé sa mémoire des luttes, mais on doit constater que ce garçon de 27 ans a déjà imposé sa voix pour accomplir un geste rare : planter la question sexuelle au flanc du mouvement social. Le personnage principal du roman s’appelle Querelle, c’est un garçon qui aime les garçons, dernier embauché d’une scierie située dans la région du lac Saint-Jean, dont les salariés font grève afin de sauver l’usine. A le suivre, on comprend vite que la lutte des classes est un ébat douteux. Maîtrisant l’art du croquis et de la saynète, Kevin Lambert propose une méditation poétique sur la trahison, celle qui commence et qui finit par les corps. Avec hardiesse, il arpente les sombres territoires où l’appétit de liberté côtoie la soif du sang versé.

« Querelle », de Kevin Lambert, Le Nouvel Attila, 240 p., 19 €

3. « Contre le fascisme », de Camillo Berneri

Le 5 mai 1937, à Barcelone, des miliciens du Parti communiste espagnol, accompagnés de policiers armés, arrêtent l’anarchiste italien Camillo Berneri. Quelques heures plus tard, cet homme de 40 ans est retrouvé mort. ­Celui qui disparaît ce jour-là n’est pas ­seulement un combattant antifranquiste. C’est aussi un militant à l’esprit vif et à l’immense sensibilité, comme en ­témoigne ce puissant recueil. Tout en prenant en compte les analyses politiques et sociales du fascisme, Berneri l’ancre dans une pathologie de l’âme. Avec une acuité qui éclaire encore certaines pulsions de notre époque, il fait du fascisme la compensation psychique d’un avilissement collectif. Il oblige ses camarades, et plus généralement tous ceux qui se réclament de l’émancipation, à ne pas se croire quittes devant l’abjection qui vient. Evoquant leurs propres effets de manche à l’occasion de tel ou tel meeting, Camillo Berneri écrit : « A force de semer des idioties à pleines mains, de provoquer des diarrhées d’enthousiasme sans pensée, de lancer des mots d’esprit de charlatan au lieu d’idées nettes et précises, nous voilà arrivés au fascisme. »

« Contre le fascisme. Textes choisis (1923-1937) », de Camillo Berneri, traduit de l’italien et édité par Miguel Chueca, Agone, « Mémoires sociales », 376 p., 22 €.

4. « Mes morts », de Thomas Stern

On n’en peut plus de ces obsèques qui n’en sont pas, où les humains se voient enterrés comme des chiens, simplement parce que nul ne sait quoi dire. Passer à côté de la mort, c’est se gâcher la vie. Thomas Stern s’y refuse. A 72 ans, il s’est mis en devoir de rendre hommage à tous les morts, réels ou fictifs, qui lui ont permis de « retenir quelque chose de [sa] vie ». D’où ce bouleversant petit volume. 130 pages de gratitude, de tendresse, d’humour aussi, vingt-trois brefs chapitres qui opèrent un ­effet de porte battante : dès les premières lignes, chaque oraison vous ouvre un monde entier, qui se ­referme déjà cinq pages plus loin. Ce monde, c’est celui de Varoslaw, SDF qu’une poignée de camarades enterrent en chantant Le Pénitencier le jour même où un million de Français escortent le cercueil de Johnny… Celui d’une vache rousse agonisant sur les bords du Gange. Celui de Louis Stern, l’homme que Thomas connut comme son père avant d’apprendre que, biologiquement, il ne l’était pas. Glissant ainsi de monde en monde, Stern nous apprend à envisager le deuil non pas comme un malheur qui ruine l’existence, mais comme l’injonction d’un salut qui donne son prix à la vie.

« Mes morts », de Thomas Stern, L’éclat, 128 p., 9 €.

5. « Les Intellectuels français et la guerre d’Espagne », de Pierre-Frédéric Charpentier

Entre 1936 et 1939, tandis que les combats font rage en Espagne, les intellectuels français se déchirent. Pierre-Frédéric Charpentier propose une riche synthèse sur cette secousse matricielle, dont on n’a pas fini de mesurer les répliques jusqu’à aujourd’hui. Livre aussi épais que palpitant, plongée haletante dans la « guerre par procuration » qui transforma le champ intellectuel et artistique français en champ de bataille – manifestes contre manifestes, meetings contre meetings, propagande contre propagande. Pour les deux camps en présence, ce qui se joue en Espagne, ce n’est pas une guerre régionale, mais bel et bien l’avenir de l’entière humanité. Les uns et les autres sont certains qu’une course de vitesse est engagée : entre la civilisation chrétienne et l’anarchie soviétique, pour la droite ; entre le socialisme et la barbarie, pour la gauche. Dans ce contexte, toute nuance vaut faiblesse. « Voilà le bien. Voilà le mal. Il faut prendre parti », tranche Charles Maurras, chef de file de l’Action française, bientôt rebaptisée « l’Action franquiste » par ses ennemis.

« Les Intellectuels français et la guerre d’Espagne. Une guerre civile par procuration (1936-1939) », de Pierre-Frédéric Charpentier, Le Félin, « Histoire et sociétés », 704 p., 29 €.

Lire aussi: Lecteurs du « Monde », votez pour vos 100 romans préférés
Le choix de Florent Georgesco

1. « Comment gouverner un peuple-roi ? », de Pierre-Henri Tavoillot


Comment gouverner un peuple-roi ?, fouille systématique parmi les soubassements et les règles de la démocratie, permet au philosophe Pierre-Henri Tavoillot de déployer un art souverain du contre, bienvenu en ces temps de crises démocratiques multiples. Nous ne savons plus pourquoi nous sommes démocrates ? Magnifique occasion de pousser le doute à ses extrémités, pour le dissiper ou non, peu importe. Au moins, on sera plus lucide.

L’incertitude est, en démocratie, indépassable, et c’est précisément ce dont voudraient sortir ses opposants. Impuissante pour les « illibéraux », oligarchique pour les « démocrates radicaux », privée de transcendance pour les « théocrates », la démocratie libérale est « l’extension du domaine de l’adulte », « la civilisation des grandes personnes » : elle se fonde sur une conscience de ses faiblesses qui ouvre un chantier indéfini de délibération populaire et de transformation du réel, loin de la chimère naïve d’une solution globale à tous nos maux, laquelle ne pourrait se réaliser qu’au prix de la liberté – cette perturbatrice des systèmes clos.

« Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d’art politique », de Pierre-Henri Tavoillot, Odile Jacob, 358 p., 22,90 €.

2. « Solénoïde », de Mircea Cartarescu

Il suffit de se laisser entraîner jusqu’à Colentina, le quartier le plus lointain de Bucarest. Là, prend fin « non pas la ville mais la réalité ». Le combat va commencer. Sur le ring, un narrateur sans nom, demi-Cartarescu, Cartarescu qui n’aurait pas écrit. Un homme seul, face à la destinée absurde d’un mortel qui ne serait plus que cela : quelqu’un qui, un jour, doit mourir, et cherche fébrilement l’issue, alors que les murs du labyrinthe se rapprochent.

Pour raconter cette lutte perdue d’avance, le livre réunit la plus formidable accumulation de mondes qu’un roman puisse contenir. Ce n’est pas un roman-fleuve. C’est un roman-crue, un torrent qui sort de son lit. La voix de Mircea Cartarescu, sans limite dans la capacité à dire la trivialité hantée de la vie humaine, détruit et ressuscite tout dans le même souffle. Le combat est vain, bien sûr. Mais Solénoïde, ce grand roman des revanches irréelles, l’entraîne dans un ailleurs inconcevable, où un dieu, peut-être, nous observe et prend ­pitié de nous.

« Solénoïde » (Solenoid), de Mircea Cartarescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, Noir sur blanc, 792 p., 27 €.

3. « Eclats », de Christophe Cognet

Minutieux, tenace, virtuose dans l’usage des données historiques, Christophe Cognet passe au crible quelque 80 clichés – la totalité du corpus actuellement connu de photographies des camps nazis prises clandestinement par des déportés : la manière dont elles ont été faites, l’identité et l’histoire de leurs auteurs, leur composition, leur éclairage, la totalité des éléments qui y sont présents, élucidés autant qu’il est possible. L’ensemble s’échelonne du printemps 1943 à l’automne 1944.

Cognet ne prétend pas aller plus loin que ceux qui ont déjà commenté certaines d’entre elles (d’autres sont inédites). Il va plus près, dans une forme de silence interprétatif. Que nous enseignent, sur le plus grand crime de l’histoire, 80 photographies ? Peu de chose. La gigantesque accumulation de connaissances historiques y pourvoit amplement, que ce travail admirable oriente vers les images, au lieu de chercher désespérément en elles un savoir nouveau. Mais il nous reste à voir, à voir vraiment, le reflet de ces vies, quand quelque chose en a été sauvé. Il reste toujours, au bout du compte, à regarder en face.

« Eclats. Prises de vue clandestines des camps nazis », de Christophe Cognet, avant-propos d’Annette Wieviorka, Seuil, 424 p., 25 €.

4. « Pascoa et ses deux maris », de Charlotte de Castelnau-L’Estoile

Brillante démonstration des vertus de la micro-histoire, Pascoa et ses deux maris est né d’une découverte inopinée : celle du dossier réuni par l’Inquisition à l’encontre d’une esclave angolaise, Pascoa Vieira, condamnée en 1700 pour bigamie – mariée dans son pays natal, elle avait épousé un autre homme au Brésil – après sept ans d’une enquête dont la reconstitution permet à Charlotte de Castelnau-L’Estoile de peindre un vaste tableau de la société esclavagiste.

Mais surtout d’esquisser le magnifique portrait d’une femme dont la vivacité, le caractère, l’intelligence aiguë font mouche à chaque étape. Pascoa se rapproche de nous, avant de s’éloigner à jamais, une fois la condamnation prononcée. On ne connaît ni la date ni le lieu de sa mort, note l’historienne au terme de ces pages arrachées aux « interstices de la documentation ». Des interstices où il est possible de « restituer aux esclaves l’humanité qui leur était déniée » en retrouvant les traces de leur vie singulière, et d’une paradoxale liberté.

« Pascoa et ses deux maris. Une esclave entre Angola, Brésil et Portugal au XVIIe siècle », de Charlotte de Castelnau-L’Estoile, PUF, 304 p., 19 €.

5. « Je suis né quelque part », de Daniel Schreiber

La mondialisation, dit-on, a ses vainqueurs. En voilà un, semble-t-il. Daniel Schreiber, né en 1977 en RDA, et qui s’est partagé depuis entre New York, Londres et Berlin, incarne à la perfection les virevoltes de ce temps. Sauf que ce n’est pas si simple, ou que, plutôt, ça l’est d’une manière inattendue, comme le démontre avec force Je suis né quelque part, mélange de récit autobiographique et d’essai théorique sur le foyer, l’appartenance – les intérieurs et l’intériorité.

Il est vrai que Daniel Schreiber s’est longtemps grisé de mouvement, en quête de sa « vraie vie », toujours remise à plus tard. Mais, après une rupture, il s’est installé à Berlin, et a redécouvert, autrement, l’immensité, les possibles partout espérés, qu’il ne s’agissait que de trouver en soi. Il n’y a pas de « vraie vie ». Telle est la leçon de cette enquête sur lui-même, qui est aussi une enquête sur nous tous, sur les promesses inattendues du XXIe siècle : il n’y a que ce que vous découvrez être, quand, après un long voyage, vous rentrez enfin chez vous.

« Je suis né quelque part » (Zuhause), de Daniel Schreiber, traduit de l’allemand par Alexandre Pateau, Autrement, 208 p., 19,90 €.

Le choix de Raphaëlle Leyris

1. « Les Enténébrés », de Sarah Chiche


Hanté par la certitude de la dévastation à venir du monde, l’impressionnant troisième roman de Sarah Chiche nous parle de vies dévastées – par l’histoire, par la répétition de souffrances, par la difficulté de mettre au jour ces mécanismes de transmission toxique pour les anéantir. Il y a, comme point de départ, l’histoire d’amour adultère entre la narratrice, une Sarah semblable à l’auteure, et un homme, rencontré à Vienne. Tandis qu’elle mène cette double vie, elle tente de découvrir la vérité sur l’histoire de sa mère, reconstituant « le monstrueux puzzle » des souffrances qui lui furent infligées, et racontant la violence que cette mère exerça sur elle.

Les phrases sombres et belles de Sarah Chiche restituent cet enchevêtrement de causes, de conséquences, de responsabilités et de douleurs sans le mimer. L’écrivaine parvient également à traiter la Sarah de son texte avec une absence de complaisance telle que cette histoire cesse d’être la sienne, pour devenir un bloc de littérature et de vérité. Un bloc très noir qui, pourtant, a la grâce de ménager des interstices à la lumière.

« Les Enténébrés », de Sarah Chiche, Seuil, 368 p., 21 €.

2. « La Mer à l’envers », de Marie Darrieussecq

Psychologue quadragénaire, Rose hésite entre quitter son mari et s’installer avec lui dans son village natal, entre profiter de la douceur de l’air en plein hiver et se laisser gagner par l’« angoisse climatique ». Avec Younès, un garçon nigérien rencontré lorsque, avec d’autres naufragés, il a été sauvé par le paquebot sur lequel Rose et ses enfants faisaient une croisière, elle hésite entre passivité et engagement. Elle hésite ou plutôt elle oscille, et ce mouvement nourrit le roman littérairement et fait son intérêt politique – ni dans le surplomb ni dans la résignation.

L’auteure parvient à injecter beaucoup d’humour et d’apparente simplicité à la gravité des thèmes abordés (« les migrants », l’avenir de la planète ou l’état de la France), grâce à des phrases courtes pourtant capables de charrier beaucoup de choses. La Mer à l’envers est un texte qui se demande très intelligemment comment habiter le monde. Et qui oscille entre l’excellent livre et le grand roman.

« La Mer à l’envers », de Marie Darrieussecq, P.O.L., 250 p., 18,50 €.

3. « La Plus Précieuse des Marchandises », de Jean-Claude Grumberg

Terrible conte d’amour et de cendres, La Plus Précieuse des Marchandises a pour « héros » un homme qui, dans un train de marchandises acheminé depuis Drancy, décide en un instant de faire passer par la fenêtre l’un de ses jumeaux nés quelques mois plus tôt – avec l’espoir que ce sacrifice permette au reste de la famille de survivre, et que le bébé soit recueilli par une femme aperçue le long de la voie. Cette dernière va chérir et élever l’enfant. Le livre se construit sur cette alternance. D’une part, les passages (les plus longs) consacrés à cette « pauvre bûcheronne », narrés sur le mode appuyé du conte. D’autre part, ceux, très courts, saisissants, centrés sur « l’ex-père des jumeaux », dont la femme et le fils restant, dès l’arrivée au « terminus », « s’affranchirent de toute pesanteur en gagnant les limbes du paradis promis aux innocents ».

Jean-Claude Grumberg recourt au conte pour lutter contre l’oubli – le conte, cette forme qui s’exhibe comme fiction, mais qui s’est aussi imposée à travers les siècles comme la plus apte à se transmettre de génération en génération.

« La Plus Précieuse des Marchandises. Un conte », de Jean-Claude Grumberg, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 128 p., 12 €

4. « Floride », de Lauren Groff

C’est peu de dire que Lauren Groff éprouve des sentiments contrastés à l’égard de la Floride, cet Etat où elle habite. Les splendides nouvelles de ce recueil montrent un lieu où la ­chaleur « vous rong[e] l’âme » quand des cyclones ne s’abattent pas sur vous. Les ­marais, mais aussi les ­jardins les plus communs, grouillent de reptiles en tout genre. Il y a pourtant de l’émerveillement dans la description de cette nature luxuriante. Et tant d’effroi dans la mise en évidence des ­effets du réchauffement climatique global sur elle. La peur et la colère sont les deux émotions principales qui irriguent Floride, auquel l’écriture précise et sombrement poétique de Lauren Groff autorise pourtant ce tour de force : chaque nouvelle affiche un calme étonnant, qui renforce d’autant mieux l’effet produit par la tonalité apocalyptique du livre. Montrant ce que l’on ressent aujourd’hui à habiter le monde, Floride offre au lecteur l’asile de sa beauté douloureuse, de sa lucidité et de sa puissance fictionnelle.

« Floride » (Florida), de Lauren Groff, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau, L’Olivier, 302 p., 22,50 €.

5. « Eden », de Monica Sabolo

« On pouvait croire que ces milliers de kilomètres de forêts et de lacs, de vert et de bleu, constituaient une réplique du paradis. » Oui mais, dans cet « éden », on entend « le vrombissement des tronçonneuses, monotone et entêtant » – la forêt est transformée « en bois d’œuvre, en papier ». Surtout, il y a des jeunes filles qui disparaissent, d’autres qui se suicident. Le plus souvent, elles viennent de la réserve où vivent les autochtones – lesquels ont du mal à s’imaginer un avenir. C’est l’une d’eux, Nita, qui raconte, retraçant les événements qui ont mené à ce matin où une Blanche de sa classe, Lucy, a été découverte, le corps griffé, vivante et étrangement rayonnante.

Sans doute pourrait-on présenter cet Eden superbement mystérieux comme un roman « éco-féministe », évoquant de nombreuses formes de domination. Cela serait vrai, mais ne dirait pas grand-chose de son charme puissant, de la force des images que fait surgir Monica Sabolo, ni de la poésie avec laquelle elle accompagne l’affranchissement d’une poignée de jeunes femmes.

« Eden », de Monica Sabolo, Gallimard, 288 p., 19,50 €.

Apprenez, comprenez, mémorisez — Offrez-vous dix minutes par jour de plaisir cérébral et approfondissez vos connaissances.

Testez gratuitement


Le choix de Florence Noiville

1. « Girl », d’Edna O’Brien


Girl est l’histoire des lycéennes nigérianes enlevées en 2014 par Boko Haram. Pour reconstituer « le drame secret des jeunes captives », la grande romancière irlandaise Edna O’Brien, 88 ans, n’a pas hésité à s’envoler pour Lagos pour mettre ses pas dans ceux des rescapées. Dans ses remerciements, elle explique : « Mon unique méthode était de faire entendre leur imagination et leur voix par le truchement d’une seule fille, particulièrement visionnaire. » Cette fille, c’est Maryam. « J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue… » Arrachée à l’école, parquée dans un enclos, endoctrinée la nuit, terrorisée le jour et mariée de force à un djihadiste, Maryam finira par s’échapper après une effroyable cavale avec le bébé qu’elle a entre-temps mis au monde. Impossible de lâcher ce récit halluciné d’une survivante. Nulle morale, nul apitoiement sous la plume somptueuse d’Edna O’Brien. Juste l’enchaînement brut des faits qui donne à ce récit furieux, tendu comme un jet de pierre, la puissance et l’universalité du mythe.

« Girl », d’Edna O’Brien, traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser, 256 p., 21 €.

2. « Mécanique de la chute », de Seth Greenland

Grandeur et misère de Jay Gladstone : le livre pourrait s’appeler ainsi. Qui est Gladstone ? L’héritier d’une immense fortune. Un prototype de mâle alpha, svelte et séduisant, régnant sur un colossal empire immobilier. Attaché aux valeurs de son pays, Jay vante les mérites d’un « capitalisme bienveillant ». Mais la bonne fortune connaît parfois des ratés. A la faveur d’un « accident », cet édifice impeccable vacille, et c’est toute une spirale de la dégringolade que Seth Greenland met en place. Mécanique de la chute est l’anti-roman américain par excellence. Greenland ne juge pas ses personnages, il en sourit. Il porte sur eux un regard tendre bien qu’incrédule. Et comme il ne grossit jamais le trait, ne simplifie rien, sa puissante machinerie romanesque nous aspire irrésistiblement. De cette mise à mort moderne, à la fois brutale et sophistiquée, il fait de nous des complices effarés et gourmands.

« Mécanique de la chute » (The Hazards of Good Fortune), de Seth Greenland, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Liana Levi, 672 p., 24 €.

3. « Les Défenses », de Gabi Martinez

Tout commence dans l’établissement psychiatrique où Milo se réveille un jour. Sur son corps, il y a des marques de contention montrant qu’il a été entravé. Dans sa chambre, une caméra de surveillance pour patients dangereux. Il a beau chercher, il n’a aucun souvenir de la raison pour laquelle il est là. Quelque temps plus tôt, il était « le docteur Escobedo », chef de clinique en neurologie dans un hôpital réputé de Barcelone. Le voici désormais dans des odeurs de « bouillon de poulet et de corps vieux », considéré comme un psychotique violent, abruti par les médicaments et abreuvé des seules consignes : « Respire et mange. » A mi-chemin entre Vol au-dessus d’un nid de coucou, de Ken Kesey (Stock, 1963) et Ma vie en ­suspens, de Susannah Cahalan (Denoël, 2016), l’Espagnol Gabi Martinez tient la chronique minutieuse de cette débâcle intime. Milo est-il vraiment victime d’une erreur médicale ? Le plus remarquable est l’habileté avec laquelle Martinez instille le doute et en joue. Ni documentaire ni polar médical, Les Défenses est un objet littéraire qui sans cesse se distord et finit par donner au lecteur l’impression que le texte lui-même devient fou.

« Les Défenses » (Las defensas), de Gabi Martinez, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois, 668 p., 25 €.

4. « Le Monde sur le vif », de Martha Gellhorn

Epouse de Bertrand de Jouvenel puis d’Ernest Hemingway, l’écrivaine et reporter américaine Martha Gellhorn (1908-1998) fut surtout l’une des meilleures plumes journalistiques de son temps. Rédigés entre les années 1930 et les années 1980, ces textes sont ce que Gellhorn appelle ses « reportages en temps de paix », par opposition à ceux, bouleversants, repris dans La Guerre de face (Belles Lettres, 2015). Du deep South américain à Cuba, de la Pologne au Salvador, des Caraïbes à Gaza, toute l’histoire mondiale s’y incarne à hauteur de femmes, d’hommes et d’enfants. On y voit à l’œuvre la « méthode Gellhorn » : toujours préférer les faits au commentaire, laisser les situations, les gestes parler d’eux-mêmes. Cela donne des reportages fourmillant de détails et de vitalité au cours desquels on a presque l’impression de tenir le stylo avec elle. Un régal de hardiesse, de style, d’intelligence.

« Le Monde sur le vif » (The View From the Ground), de Martha Gellhorn, préface de Marc Kravetz, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par David Fauquembert, Le Sonneur, 800 p., 27,50 €.

5. « Pourquoi écrire ? », de Philip Roth

Philip Roth (1933-2018) a regroupé ici deux recueils anciens, Du côté de Portnoy et Parlons travail (Gallimard, 1978 et 2004), auxquels il a ajouté 150 pages, inédites en français, sous le titre « Explications ». Le tout forme un tout captivant où sont compilés discours, articles de journaux, essais sur le métier d’écrivain ou commentaires de ses propres romans. L’auteur évoque son enfance à Newark (New Jersey), la mort de Roosevelt ou encore ses premiers écrits, sous le nom d’Eric Duncan. De ces écrits hétérogènes émerge sa conception de la littérature consistant à « dresser un portrait de l’humanité avec tous ses particularismes ». Sans rien négliger de « l’hypnotique matérialité du monde ». Cette « physicalité », Roth y revient souvent dans les conversations qu’il mène avec ses grands contemporains dans les années 1980-1990 : Saul Bellow, son maître absolu, Bernard Malamud, Isaac Bashevis Singer, Aharon Appelfeld… C’est elle qui, selon lui, fait l’authenticité du grand romancier. Celui qui se tient devant le monde tel « un écureuil observant un objet inconnu depuis son muret de pierre ».

« Pourquoi écrire ? » (Why Write ?), de Philip Roth, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun, Michel et Philippe Jaworski et Josée Kamoun, Folio, 638 p., 10,80 €.

Le choix de Macha Séry

1. « La Frontière », de Don Winslow


Voici le troisième et dernier tome de la fresque que Don Winslow consacre à la « guerre contre la drogue », aux conséquences désastreuses, que les Etats-Unis mènent depuis cinquante ans. A la tête de la Federacion, le pouvoir suprême est vacant, et Ric, Ivan, Ruben et Damien, amis depuis l’enfance, s’apprêtent à se disputer, dans le sang, la place de chef des cartels. Nommé à la tête de la DEA, Art Keller va, lui, collaborer avec le fils d’Ernie Hidalgo, son ancien coéquipier torturé et tué par les narcotrafiquants dans La Griffe du chien (Fayard, 2007). A l’insu de son adjoint, il dirigera une enquête sur les relais de blanchiment des mafieux mexicains aux Etats-Unis.

L’écrivain rassemble tous ses personnages principaux lors de grandioses funérailles. La trêve sera de courte durée et le nombre de leurs victimes, élevé. Parmi elles, les 43 étudiants disparus le 26 septembre 2014, dans la ville d’Iguala, au Mexique, un carnage terrifiant. Avec son chef-d’œuvre, l’écrivain américain ne laisse pas le dernier mot aux criminels.

« La Frontière » (The Border), de Don Winslow, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, HarperCollins, « Noir », 846 p., 23,90 €.

2. « Ordinary People », de Diana Evans

Lassitude, désirs contradictoires (« Elle ne voulait pas être deux. Et cependant elle voulait Michael, ou la part de Michael qui lui ressemblait »), résignation ou non au conformisme, quête d’identité… Les deux couples d’Ordinary People issus de la classe moyenne londonienne, se situent à ce tournant décisif, si souvent abordé (et bâclé) en littérature : la crise existentielle du milieu de vie. Pour être banale, entre frustrations personnelles et aspirations inaccomplies, cette crise n’en est pas moins une révolution introspective.

Avec cette chronique au scalpel de la vie conjugale, Diana Evans poursuit son exploration de Londres via ses points cardinaux. D’abord le nord (26a, Robert Laffont, 2006), puis l’ouest (Shango, Robert Laffont, 2013), à présent le sud de la capitale. En contrepoint du réalisme le plus trivial, la romancière instille de légères touches de surnaturel qui rappellent la tradition du gothique victorien. Il y a une maison hantée au n° 13 de Paradise Row, des fantômes dans les placards, un poltergeist psychotique. Et, au premier plan, ce ­phénomène paranormal qui s’appelle… le mariage.

« Ordinary People », de Diana Evans, traduit de l’anglais par Karine Guerre, Globe, 384 p., 22 €.

3. « La Fracture », de Nina Allan

Au-delà des failles intimes que cause un trauma, le premier morceau de bravoure de La Fracture est de parvenir à dissiper l’incrédulité rationnelle du lecteur, dans un processus parallèle au cheminement psychologique qu’emprunte Selena, lorsqu’elle reçoit un coup de téléphone de Julie, sa sœur aînée disparue vingt ans plus tôt.

A l’époque, plusieurs hypothèses avaient été envisagées par la police. Aucune ne ressemble de près ou de loin à la version que va progressivement livrer la trentenaire à sa cadette. Car Julie, dit-elle, a vécu sur une exoplanète nommée Tristane, peuplée non d’aliens mais d’habitants semblables aux Terriens.

Tout démiurge doit posséder les moyens de son ambition. Nina Alla les maîtrise à la perfection. Elle n’invente pas seulement une cosmogonie au climat contrasté. Elle bâtit une civilisation où l’archaïsme cousine avec le futurisme. Elle la dote d’un folklore, d’une littérature, d’une histoire écrite, d’un corpus de légendes. Eminemment douée, habile à mêler le vrai et le faux, elle authentifie sa création par des documents relatifs à Tristane, afin de faire vaciller les certitudes du lecteur. Renversant.

« La Fracture » (The Rift), de Nina Allan, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, Tristram, 402 p., 23,90 €.

4. « Il était une fois dans l’Est », d’Arpad Soltesz

L’histoire s’inspire d’un authentique fait divers. Dans les années 1990, en Slovaquie, une auto-stoppeuse de 17 ans est enlevée, séquestrée et violée. Promise au ­bordel par ses tortionnaires, Veronika parvient à s’échapper. Elle porte plainte mais ses deux kidnappeurs bénéficient d’appuis haut placés. Deux policiers francs-tireurs s’allient à un journaliste intègre pour enquêter sur cette affaire sordide. Justiciers solitaires dans un marigot grouillant de fripouilles de premier plan et de malfrats de troisième ordre, ils devront ruser pour assouvir la soif de vengeance de la victime.

Car, en Slovaquie, la « révolution de velours » (1989) a laissé place à un régime sans foi ni loi où politiques, forces de l’ordre et magistrats sont corrompus. Contrebande de cigarettes, traite des femmes, détournement de subventions européennes, organisation de filières d’immigration pour les Roms asservis à des réseaux mafieux… Teinté d’humour sardo­nique, Il était une fois dans l’Est dessine, au fusain, la fresque d’un pays en proie aux pires trafics.

« Il était une fois dans l’Est » (Maso. Vtedy na vychode), d’Arpad Soltesz, traduit du slovaque par Barbora Faure, Agullo, « Noir », 310 p., 22 €.

5. « La Meute », de Thomas Bronnec

Thomas Bronnec poursuit, avec les mêmes protagonistes des Initiés et d’En pays conquis (Gallimard, 2015 et 2017), sa description corrosive du paysage politico-médiatique bouleversé par les réseaux sociaux et la lame de fond ayant suivi l’affaire Harvey Weinstein. Pas plus que les tomes précédents, La Meute n’est un ­roman à clés calqué sur l’actualité. Il y est d’ailleurs question du Frexit à la suite d’un référendum désastreux. Cependant, tout y est fidèlement et autrement recomposé, trahissant le don d’observation et la lucidité du romancier,

Ce que Thomas Bronnec met en scène en définitive, c’est le choc de deux générations et de deux cultures dans une confrontation à la fois idéologique et intime, relayée par les réseaux sociaux qui rendent obsolètes les rouages ­traditionnels de la communi­cation politique. Avec Twitter, tout mute. Tout fait meute. Les rumeurs courent à la vitesse du clic. Les comptes du passé se règlent sur Facebook. Ce maelström, Bronnec le dissout avec son sérum de vérité, et quelques gouttes d’acide.

« La Meute », de Thomas Bronnec, Les Arènes, « Equinox », 428 p., 20 €.

Le choix de Nicolas Weill

1. « Entretiens avec Anna Akhmatova », de Lydia Tchoukovskaïa


Survivre au pays du mensonge grâce au seul pouvoir de la poésie. Telle est la belle leçon que nous offre la rencontre entre deux femmes russes, la poétesse Anna Akhmatova (1889-1966) et l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996), qui a fait le récit exceptionnel de leurs conversations, de 1938 à 1966. Leurs chemins se croisent alors qu’elles partagent un sort commun en temps de terreur stalinienne : la détention de leurs proches. Dans ces années 1930, où le chaos sanglant frappe l’intelligentsia, une relation asymétrique s’instaure entre une Akhmatova peinte par Modigliani, figure emblématique de la littérature de l’« âge d’argent » d’avant 1914, laissée en liberté par le régime soviétique, mais interdite de publication jusqu’en 1940, et son admiratrice inconditionnelle qui n’a jamais quitté l’URSS. Ces Entretiens… ont paru partiellement en français chez Albin Michel, en 1980. Mais la troisième partie, concernant la période 1963-1966, était demeurée inédite, ainsi que les Cahiers de Tachkent, ville où les deux femmes se replient pendant la guerre. Un témoignage exceptionnel.

« Entretiens avec Anna Akhmatova » (Zapiski ob Anna Akhmatovoy), de Lydia Tchoukovskaïa, traduit du russe par Lucile Nivat, Geneviève Leibrich et Sophie Benech, édité par Sophie Benech, Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €.

2. « Journal. Les années hongroises. 1943-1948 », de Sandor Marai

L’un des plus grands écrivains hongrois, Sandor Marai (1900-1989), finit par être dégoûté de sa patrie qu’il quitta en 1947 pour l’Europe de l’Ouest, puis pour les Etats-Unis, où il devait se donner la mort. Les premières années de son monumental Journal, tenu de 1943 à son décès (dix-huit tomes en tout), documentent magnifiquement cet écœurement. Le voilà pour la première fois traduit en français, dans une riche sélection qui couvre les années de guerre et la préparation à l’exil. Bien sûr, chez ce romancier, l’histoire passe au tamis de la littérature. Certains tableaux, comme celui du siège de Budapest, ne le cèdent en rien à la peste d’Athènes racontée par Thucydide ou aux récits de Malaparte dans Kaputt (Denoël, 1946). Sandor Marai, qui se place lui-même dans le rang de la bourgeoisie d’antan, ne profitera cependant guère de la victoire russe. Le sol brûlera peu à peu sous les pieds de cet homme, rivé à sa langue mais dégoûté de ses compatriotes. Son Journal n’en cristallise pas moins sous nos yeux la formation d’une ­conscience d’hier, mais aussi de demain : un Européen.

« Journal. Les années hongroises. 1943-1948 » (A teljes naplo), de Sandor Marai, traduit du hongrois par Catherine Fay et Andras Kanyadi, Albin Michel, 528 p., 25 €.

3. « David King s’occupe de tout », de Joshua Cohen

Comment vivre dans un monde disloqué ? Comment comprendre et se comprendre quand s’effacent les références partagées religieuses, nationales et surtout linguistiques… Quand, mondialisation oblige, chacun est contraint de ravaler, avec sa langue maternelle, son âme propre et de se contenter de balbutier des mots-valises dans le quatrième ou le cinquième idiome appris ? De ce chaos contemporain, cocasse et inquiétant, l’écrivain new-yorkais Joshua Cohen, s’impose, avec David King s’occupe de tout, comme le satiriste amusé et amusant, mais aussi le moraliste. Yoav, jeune Israélien tout juste sorti de l’armée et embauché au noir, par son parent américain David, pour renforcer l’équipe de son entreprise de déménagements, King’s Moving, sombre presque dans l’aphasie à New York. Le langage non maîtrisé est bien au centre de cet univers sans cesse en mouvement dont les déménageurs, qui pillent à l’occasion les appartements de propriétaires expulsés, ruinés par les subprimes, constituent une efficace métaphore.

« David King s’occupe de tout » (Moving Kings), de Joshua Cohen, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe, Grasset, « En lettres d’ancre », 336 p., 20,90 €.

4. « Olga », de Bernhard Schlink

L’un des secrets de l’allemand Bernhard Schlink vient de son art de raconter des histoires en superposant les points de vue de plusieurs générations. Olga en fournit une illustration très réussie. Ce récit de la vie menée par une institutrice de village en Prusse orientale, née à la fin du XIXe siècle, que ses origines populaires et son sexe empêcheront d’accéder à l’université, est d’abord mené par un narrateur « objectif ». Puis il est repris par le fils d’une ­famille de pasteurs qui, dans l’Allemagne d’après-guerre et dans un ­milieu qui rappelle ­celui de l’écrivain, se prend d’affection pour cette vieille sociale-démocrate que sa surdité a ­ravalée au rang de couturière. L’existence menée par l’héroïne renvoie moins – ou de façon détournée – au nazisme et à son poids sur la conscience allemande, qu’à l’époque d’avant 1914. Là seraient les racines du mal, dans une société enivrée, depuis Bismarck, par des projets politiques trop grands pour elle. Ainsi l’autre protagoniste, ­Herbert, l’amant d’Olga, soldat en ­Namibie et témoin actif du massacre systématique des ­Héréros par les troupes allemandes (1904), finira-t-il par ­périr sans gloire dans les glaces de l’Arctique, les charniers de 1914 faisant oublier les rêves comme le ­rêveur.

« Olga », de Bernhard Schlink, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, « Du monde entier », 268 p., 19 €.

5. « Etre soi-même », de Claude Romano

Les formes patho­logiques prises par l’individualisme contemporain ne doivent pas occulter le fait que la quête d’authenticité dans le rapport à soi-même plonge ses racines dans une très ancienne tradition philosophique, religieuse ou littéraire – ici presque exclusivement occidentale. C’est elle que ce remarquable parcours parvient à faire revivre. Cet essai à l’écriture agréable et claire pour le profane se présente surtout comme un chantier d’archéologue, exhumant un fil rouge qui, depuis l’Antiquité, révèlerait dans la philosophie, la littérature ou la peinture la constance d’une « aspiration à une « authenticité personnelle » », à une « vérité à l’égard de soi-même » qu’on aurait tort de prendre pour une lubie moderne héritée du culte rousseauiste de la transparence. Cette archéologie permet ainsi à Claude Romano d’explorer et de lire à nouveaux frais des penseurs de la Renaissance pas toujours intégrés au canon philosophique habituel, comme l’Italien Baldassare Castiglione ou l’ami de celui-ci, le peintre Raphaël. Dans nos démocraties cernées par le mensonge, cela confère à cette somme toute son urgence.

« Etre soi-même. Une autre histoire de la philosophie », de Claude Romano, Folio, « Essais », inédit, 768 p., 15,90 €.

Lire aussi le best-of 2018 : Les ouvrages que « Le Monde des Livres » vous conseille de lire... ou offrir

Onhead aide votre mémoireAlgomic experience